Ça s’est passé un 9 avril : Duel à distance entre George Gervin et David Thompson


Parce que la NBA regorge de performances en tout genre passées à la postérité ou progressivement oubliées avec le temps, ClutchTime vous propose de revivre ces matchs et exploits de légende, qui ont façonné l’histoire de la ligue, d’hier à aujourd’hui.

De nos jours, tout le monde a entendu parler du match à 100 points de Wilt Chamberlain, la majorité d’entre nous se remémore aussi la tentative vaine, mais colossale pour l’égaler de Kobe Bryant, qui en plantera 81 aux Toronto Raptors en 2006. Mais pendant les quarante et quelques années qui séparent ces deux performances, la majorité d’entre nous ne saurait se rappeler quelles sont les joueurs ayant réalisé pareil dinguerie offensive sur un match. David Thompson fut l’un d’eux et le récit autour de cette performance est à couper le souffle.

On ne garde malheureusement que de très rares images de cette rencontre. Le 9 avril 1978, David Thompson, arrière vedette des Denver Nuggets, devenait le 3ème joueur de l’histoire à inscrire plus 70 points, lors d’un match opposant la franchise du Colorado aux Detroit Pistons. À un millier de kilomètres de cette rencontre, se dessinait un duel à distance entre l’arrière des Nuggets et l’arrière-ailier des Spurs, George Gervin, pour savoir lequel des deux décrocherait le titre de meilleur marqueur à l’issue du dernier match de la saison régulière.


source : SLAMOnline

David et George, de la ABA à la NBA

David Thompson contre George Gervin, c’est un face à face de légende parmi les plus emblématiques de cette génération, dans les années 70, au même titre que ceux avec Julius Erving, Moses Malone, Artis Gilmore ou encore Dan Issel. Le point commun avec tous ces joueurs ? la ABA, ligue concurrente de la NBA dans les années 60-70, dont ces joueurs étaient tous issus à l’origine, et qui ont tous eu une brillante carrière à leur arrivée en NBA en 1976. Thompson contre Gervin c’est plus de quarante confrontations en carrière, pendant près d’une décennie et presque autant de cartons offensifs d’un côté comme de l’autre.

Pourtant en ce mois d’Avril 1978, les deux joueurs abordent leur dernière rencontre en saison régulière, non pas l’un contre l’autre, mais à distance, avec à la clé le trophée du meilleur marqueur de la saison. Arrivés en NBA depuis moins de deux ans, les deux joueurs sont devenus de solides attaquants, bien installés dans le haut du classement des meilleurs marqueurs de la ligue. Déjà sélectionnés à deux reprises pour le All-Star Game, ils sont désormais en lice pour remporter leur première distinction personnelle en NBA.


Un mano à mano qui tient les médias et la NBA en haleine

Déjà en tête du classement des meilleurs marqueurs après la première moitié de saison, Gervin (42 et 40 points contre les Kings ou encore 41 points contre Seattle) et Thompson (43 points contre Seattle, 42 contre Indiana et New Orleans) se sont déjà offerts quelques jolies cartons offensifs, pas les plus marquants de l’année, mais suffisants néanmoins pour reléguer la concurrence de l’époque (K. Abdul-Jabbar, B. McAdoo, P. Westphal, C. Murphy). Leurs deux équipes respectives, Denver et San Antonio, occupent respectivement la deuxième place à l’Ouest et à l’Est (jusqu’en 1980, les Spurs évoluaient dans la Division Centrale), et sont déjà qualifiés depuis un moment pour les playoffs.

Les deux joueurs se sont rendus coup pour coup toute la saison, en face-à-face (2-1 pour Thompson), et à distance, tant et si bien qu’à seulement une rencontre de la fin de la saison régulière, les deux joueurs ne sont séparés que de quelques dixième de points, Gervin (26.8 points) occupant la première place devant Thompson (26.2 points). En ce dimanche après-midi, les Nuggets se rendent au Cobo Arena de Detroit pour ce qui doit être le dernier match de la franchise du Michigan dans son enceinte, avant de déménager au Pontiac Silverdome. Seulement 14 points séparent l’arrière de Denver, de son homologue texan qui jouera plus tard dans la soirée à la Nouvelle-Orléans.


source : YouTube

David “Skywalker” Thompson

L’idole de jeunesse de Michael Jordan était réputé pour ses qualités d’athlètes hors-pairs, sa détente en particulier, qui lui a permis de développer l’utilisation du alley-oop en NCAA puis en NBA, allant chercher parfois des ballons en très haute altitude et s’octroyant le surnom de “Skywalker”. Devant près de 4 000 spectateurs, et alors que leur qualification en playoffs est acquise, Larry Brown, coach des Nuggets, veut laisser carte blanche à son joueur sur le terrain pour qu’il s’en donne à coeur joie s’il veut décrocher le titre de meilleur marqueur.

Pendant la saison 1976-77, lorsque Pete Maravich avait inscrit 68 points contre les Knicks, il était alors en pleine négociation d’un nouveau contrat. Je me souviens alors avoir pensé à l’époque que le timing était parfait. Je n’avais pas l’intention de tenter quelque chose d’aussi fou alors que la saison régulière touchait à sa fin, et que mon contrat expirait, ce qui me donnait la possibilité de devenir un agent libre si je le voulais. Mais, inconsciemment, qui sait ?


récit de David Thompson dans son autobiographie “Skywalker”

Un rencontre hors du temps

Après avoir établi un nouveau record de points sur un seul quart-temps (32), inscrivant 13 de ses 14 tentatives (record inégalé depuis), à aucun moment le joueur ne semblait perturbé par la tournure des évènements. Thompson va poursuivre le récital et finir la 1ère mi-temps avec 53 points (20/23), Denver prenant le large sur les locaux (83-69). Les Pistons, conscients de la menace que représente le numéro 33 et du spectacle pyrotechnique qu’il exécute, ne veulent absolument pas quitter définitivement leur enceinte sur une défaite et un record de points encaissés par un seul et même joueur.

Au retour des vestiaires, les hommes de Bob Kauffmann changent leur stratégie et se mettent à défendre un par un sur l’arrière, enchaînant les prises à deux, trois, voire quatre joueurs, le limitant ainsi à 6 points dans le 3ème quart-temps et réduisant l’écart à 106-104. Compétiteur dans l’âme et porté par cette soirée historique, Thompson va inscrire 14 points supplémentaires en vain, Denver s’inclinera 139 à 137 malgré un dernier panier inscrit avec la faute à moins d’une minute de la fin.

La nouvelle a commencé à faire le tour des médias, qui se sont empressés de relayer l’information, en ce jour historique, puisqu’au même moment, John Havlicek disputait son dernier match sous les couleurs des Celtics de Boston. David Thompson venait d’inscrire 73 points (28/38 dont 17/20 sur la ligne des lancers) en 43 minutes seulement, la 3ème plus grosse ligne de score sur un match de l’histoire, la deuxième dans un match sans prolongation et la 1ère pour un joueur évoluant de backcourt.

J’étais définitivement dans la zone; je me sentais comme Superman sous stéroïdes. Il n’y avait pas un tir que je ne pensais pas mettre ailleurs que dans le panier, dès lors qu’il quittait mes mains. Quand je suis revenu m’asseoir sur le banc durant la rencontre, mes coéquipiers m’ont traité comme les joueurs de base-ball traitent les lanceurs qui réalisent un sans-faute, ils ne voulaient pas me parler. Ils ne s’asseyaient même pas près de moi, craignant de me déconcentrer.

récit de David Thompson dans son autobiographie “Skywalker”

“Do or Die”

Ce que l’histoire retiendra de cette folle journée, c’est la tournure des évènements après cet exploit. Lors du déplacement des Spurs de San Antonio au Jazz de la Nouvelle-Orléans, Gervin, encore époustouflé par la performance de Thompson, sait qu’il doit réaliser l’impensable en inscrivant 58 points au minimum face au Jazz, dans une rencontre pour du beurre, et alors qu’il n’a jamais dépassé la barre des 50 points qu’une fois dans sa carrière. Mais “Ice Man” ne se laisse pas impressionner et décide de jouer le coup à fond, comme il sait si bien le faire cette saison.

“J’était nerveux. Je ne pensais qu’à ça, à calculer encore et encore les points qui nous séparaient. Je ne prenais même plus le temps de m’assoir pour boire un coup et m’essuyer la nuque que je voulais déjà revenir sur le terrain

George Gervin

Après un début de match balbutiant, GG va trouver son rythme de croisière, en empilant 10 panier en très peu de temps et va terminer la première période avec 53 points au compteur. Tout un symbole ! Une performance absolument incroyable et époustouflante, que Thompson, de retour chez lui après un accueil triomphal à l’aéroport de Denver, regarde avec l’absolue conviction que les 73 points qu’il avait inscrit un peu plus tôt dans la journée étaient devenus sans saveur. San Antonio s’inclinera également 152 à 132, mais Gervin terminera la rencontre avec 63 points (23/49 dont 17/20 aux lancers également).

L’ailier texan s’offrira dans un premier temps le record de points inscrits sur un quart-temps (33), battu quelques heure auparavant par Thompson lui-même, récupérant au passage la place de numéro 1 des meilleurs marqueurs de la saison régulière 1977-78, que Thompson avait mis tant de mal à obtenir. Cette lutte acharnée pour le titre de meilleur marqueur se décida par la plus petite marge dans l’histoire de la ligue (Gervin : 27.22 points/match ; Thompson : 27.15 points/match), marque qui tient encore aujourd’hui.

Il m’aura fallu attendre seize ans pour établir une nouvelle marque devant Wilt, Gervin n’a eu besoin que de quelques heures pour battre la mienne

récit de David Thompson dans son autobiographie “Skywalker”

Les deux joueurs ont atteint des sommets encore jamais vus en NBA dans une seule et même journée, les performances des deux joueurs devenant même étrangement connectées par la force des choses. Thompson a montré tout au long de sa carrière que cette performance n’était pas qu’un simple éclat d’un soir, puisque malgré sa carrière écourtée par une hygiène de vie douteuse, Thompson a terminé sa carrière avec 597 matchs de saison régulière au compteur et une moyenne de 22.7 points (50.5% FG), 4.1 rebonds et 3.3 passes par match durant neuf saisons, dont sept sous le maillot des Nuggets.

source : NBA.com

Quatre fois All-Star NBA (plus une sélection en ABA), deux fois MVP du All-Star Game et élu deux fois dans une équipe type, Thompson n’aura finalement jamais réussi à remporter cette distinction que Gervin, prince du finger roll, remportera à quatre reprise (1978,79,80 et 82). Les deux joueurs furent intronisés la même année au Hall of Fame en 1996, comme liés à jamais depuis cette journée du 9 avril 1978.

Pour vous mettre en appétit, voici un petit extrait du documentaire d’ESPN “Do Or Die” qui retrace cette folle journée :

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